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Ariadne Oliver ouvrit le télégramme qu’on venait de lui remettre à la porte de son amie. Elle était tellement habituée à recevoir des messages téléphoniques que la vue d’un vrai télégramme lui causa une forte émotion.
« PRIÈRE EMMENER MRS. BUTLER ET MIRANDA À VOTRE APPARTEMENT IMMÉDIATEMENT, PAS DE TEMPS À PERDRE IMPORTANT VOIR DOCTEUR POUR OPÉRATION. »
Elle se rendit dans la cuisine où son amie préparait une « gelée » parfumée au coing.
— Judith, rangez vite quelques affaires dans une valise. Je rentre à Londres et vous m’accompagnez avec Miranda.
— C’est très gentil à vous de nous inviter, Ariadne, mais j’ai trop de choses en train pour pouvoir m’absenter en ce moment. De toute manière, vous n’êtes pas obligée de vous sauver aussi rapidement !
— Je vous dis qu’il le faut. Je viens d’en être instruite.
— Par qui, votre femme de ménage ?
— Non. Il s’agit d’une des rares personnes auxquelles j’obéis sans discuter. Allons, dépêchez-vous !
— Mais c’est impossible !
— Il le faut, la voiture est prête. Je l’ai amenée devant la grille. Nous pouvons partir immédiatement.
— Dans ce cas, j’ai envie de laisser Miranda chez les Reynolds ou chez Rowena Drake ?
— Miranda vient avec nous. Je vous en prie, c’est très sérieux. Ne perdons pas notre temps à discuter ! Tenez, lisez !
Elle tendit le télégramme à Mrs. Butler. Lorsque cette dernière en eut pris connaissance, elle s’enquit :
— Que signifie le mot « opération » ?
— C’est un mot de code pour dérouter d’éventuels indiscrets.
— Ariadne, j’ai peur.
Mrs. Oliver regarda son amie qui tremblait et trouva qu’elle ressemblait plus que jamais à Ondine, complètement détachée de la réalité.
— Songez, ma chère, que j’ai promis à Hercule Poirot de vous emmener lorsqu’il m’en donnerait l’ordre. L’heure est venue de lui obéir sans discuter.
— Seigneur ! Quelle idée j’ai eue de venir m’installer dans ce village !
— Il est inutile de chercher à raisonner sur ce qui pousse les gens à choisir de s’implanter en un lieu plutôt qu’en un autre.
S’avançant sur le seuil de la porte-fenêtre, Ariadne appela :
— Miranda ! Venez vite, nous partons pour Londres.
La fillette surgit.
— Pour Londres ?
— Nous y allons en voiture, expliqua sa mère. Nous y verrons une pièce de théâtre et Mrs. Oliver essaiera de nous obtenir des places pour un ballet. Cela vous plairait-il de voir un ballet ?
— Énormément. – Les yeux de la fillette brillèrent de joie. – Mais d’abord, je dois aller dire au revoir à un ami.
— Nous partons dans un instant.
— Je ne serai pas longue, Mummy.
Elle disparut en courant.
— Qui sont les amis de Miranda ? questionna Mrs. Oliver.
— Je ne sais pas ; elle ne me confie jamais rien. J’ai néanmoins le sentiment que ses seuls vrais amis sont les oiseaux et les écureuils des bois. Je crois que ses compagnes de classe l’aiment beaucoup, mais elle ne recherche pas souvent leur compagnie et en invite très peu à prendre le thé à la maison. Je pense que sa meilleure camarade était Joyce Reynolds. Elles se confiaient tous leurs secrets. Se levant, elle annonça : ma foi, puisque votre décision est arrêtée, je ferais bien d’aller me préparer. Mais franchement, j’aurais souhaité ne pas partir si vite. J’ai un tas de choses en train, cette gelée, par exemple…
— Inutile de discuter, vous ne faites que nous retarder !
Judith descendait chargée de deux valises lorsque Miranda entra, toute essoufflée.
— Nous ne mangeons pas, aujourd’hui ? demanda-t-elle.
En dépit de sa fragilité apparente, Miranda était une enfant comme les autres.
— Nous nous arrêterons en route pour déjeuner, répondit Mrs. Oliver. Nous irons au Black Boy à Haversham qui n’est qu’à trois quarts d’heure d’ici. Venez, Miranda.
— Je n’aurai donc pas le loisir de prévenir Cathie que je ne l’accompagnerai pas au cinéma demain ? Peut-être pourrais-je lui téléphoner, Mummy ?
— Entendu, mais vite !
Miranda courut au salon tandis que les deux femmes allaient placer les valises dans le coffre de la voiture.
Lorsque Miranda les rejoignit, elle expliqua :
— Elle n’était pas là, mais j’ai laissé un message pour elle.
Lorsqu’elles furent toutes trois installées dans la voiture que conduisait Mrs. Oliver, Judith Butter remarqua :
— Cette décision précipitée est de la pure folie, Ariadne ! Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Nous l’apprendrons en temps voulu. Je ne sais si c’est moi qui suis folle ou lui.
— Qui ça, lui ?
— Hercule Poirot.
Dans un appartement londonien, quatre hommes faisaient cercle autour d’Hercule Poirot. Il y avait là l’inspecteur Timothy Raglan affichant une mine de joueur de poker, comme cela lui arrivait lorsqu’il se trouvait en présence de ses supérieurs ; le Superintendant Spencer ; Alfred Richmond, le commissaire de police du comté, et un homme à la figure grave qui représentait le Ministère public.
L’un d’eux prit la parole.
— Vous semblez sûr de ce que vous avancez, monsieur Poirot ?
— J’en suis sûr, affirma Poirot. Lorsqu’un problème de cette sorte se pose, nous devons envisager toutes les explications possibles et les éliminer une à une jusqu’à ce que nous arrivions à la dernière qui est obligatoirement la bonne.
— Si vous me permettez un peu de scepticisme, je vous dirai que les mobiles que vous évoquez me paraissent plutôt compliqués.
— Au contraire, ils sont tellement simples qu’il est difficile d’en prendre tout de suite clairement conscience.
Le gentleman du Ministère public n’eut pas l’air très convaincu par la réponse.
L’inspecteur Raglan intervint :
— Nous aurons sous peu une preuve définitive. Naturellement, si notre petite expérience démontre que nous avons fait fausse route…
— Ding, dong, dell le chat n’est pas dans le puits, trancha Poirot. C’est bien cela ?
— Vous admettrez que cette hypothèse n’est… n’est enfin qu’une hypothèse !
— Non… L’évidence aurait dû nous frapper dès le début. Lorsqu’une jeune femme disparaît, il n’y a pas trente-six solutions. Ou bien elle a suivi l’homme dont elle était amoureuse, ou bien elle est morte.
— Y a-t-il d’autres points sur lesquels vous souhaiteriez attirer notre attention, monsieur Poirot ?
— Oui. Je me suis mis en rapport avec une agence très réputée que je connais et qui est spécialisée dans les placements immobiliers aux Antilles, dans la mer Égée, l’Adriatique, la Méditerranée et autres sites ensoleillés où se ruent les millionnaires de ce monde. On m’a informé d’un, achat récent qui, sans doute, vous intéressera.
Quelqu’un demanda :
— Vous croyez que cela expliquerait la situation ?
— J’en suis certain.
— Je me figurais que la vente d’îles dans ce coin était interdite par le gouvernement intéressé ?
— L’argent abat bien des barrières.
— Encore autre chose, monsieur Poirot ?
— J’espère que, dans les vingt-quatre heures qui viennent, je serai en état de vous apporter la preuve qui vous convaincra.
— De quoi s’agit-il ?
— D’un témoin oculaire.
L’homme de loi eut l’air plus incrédule que jamais.
— Où se trouve ce témoin à l’heure présente ?
— J’ai des raisons de penser qu’il est en route pour Londres.
— Pourtant, vous semblez… inquiet ?
— C’est exact. J’ai agi de mon mieux pour contrôler la situation, mais je ne puis m’empêcher de craindre que mes mesures n’aient pas été assez efficaces. Voyez-vous, messieurs, nous avons affaire à quelqu’un d’une implacable cruauté, littéralement obsédé par une hantise de possession et atteint – du moins je le soupçonne – d’une certaine forme de démence.
— Sur ce point, il nous faudra avoir recours à des avis plus autorisés, remarqua l’homme de loi, ironiquement. Il est évident que, pour le moment, nous n’avons qu’à attendre le rapport des forestiers. S’il est positif nous pourrons alors progresser rapidement, au cas où il s’avérerait négatif, force nous serait de repartir à zéro et d’étudier l’affaire sous un autre angle.
Hercule Poirot se leva.
— Messieurs, je dois partir. Je vous ai tout appris de ce que je savais et de ce que je redoute. Je resterai en contact avec vous.